Jordan Raymond

Les stratégies de lecture particulières sont secondaires

Je viens de lire ce billet de David Didau, qui mentionne au passage cette idée de Daniel Willingham :

Daniel Willingham’s view is that comprehension strategies like predicting, summarising and questioning do give a small boost, but that the benefit comes from as little as five to ten half-hour sessions and more practice doesn’t seem to add anything. After that, whether children understand what they read depends on how much they know about what they’re reading.

Ça rejoint tellement mon approche concernant l'enseignement des stratégies de lecture en philosophie, que j'ai brièvement mentionné ici : les manières particulières de prendre des notes de lecture sont largement secondaires et l'essentiel est de faire le travail intellectuel de comprendre ce qui est écrit. Reformuler, relier l'information à une expérience personnelle, anticiper la suite et toutes les techniques qu'on peut mettre en œuvre pour lire activement sont des trucs relativement simples permettant de savoir concrètement ce qu'il faut faire, mais fondamentalement, il faut essayer de comprendre ce que le texte raconte. Pour y parvenir, on ne peut pas passer à côté, il faut détenir un certain bagage de connaissances, notamment à propos du vocabulaire. Consacrer de l'importance à la manière dont les élèves encodent leurs notes revient souvent à insister sur des détails qui rapportent assez peu.

Deux anecdotes personnelles confirment mon impression.

La première concerne une de mes étudiantes, appelons-la Lysanne. C'est une élève très performante et qui désirait s'inscrire en médecine; elle cherchait donc à obtenir tous les points possibles pour augmenter sa cote R. Autrement dit : Lysanne faisait tout ce que je demandais à la lettre pour s'assurer de ne perdre aucun point. À l'époque, j'exigeais de la part de mes élèves de produire des notes de lecture (résumés, questions, liens avec leurs connaissances, etc.) sur un document à part en plus de ce qu'ils faisaient possiblement déjà. Mon idée était de forcer mes élèves à faire plus que du surlignement et à s'engager un peu plus activement dans leur lecture. Lysanne, en tant que première de classe, faisait bien sûr déjà tout cela. Cependant, elle avait tendance à faire ce travail dans les marges et autres espaces vierges de ses textes. Comme elle voulait obtenir tous ses points, elle recopiait toutes ses notes de lecture sur un document à part pour me le présenter chaque semaine. J'ai réalisé cela à la fin de la session, lorsque je l'ai entendue faire ce commentaire. J'étais absolument sidéré : je déteste faire perdre mon temps, alors découvrir que j'avais imposé cela à une élève (et possiblement plusieurs!) m'a choqué. Depuis, je propose toujours des stratégies de lecture actives, mais je n'exige plus d'écrire des notes sur un document à part (et, partant du principe qu'il vaut mieux faire quelque chose d'imparfait plutôt que rien, je donne tous les points pour du simple surlignement.)

La deuxième concerne une autre élève, appelons-la Coralie, qui était aussi une élève assez performante. En constatant qu'elle employait un code de couleur dans ses annotations (c'était après l'époque de Lysanne et elle annotait son texte directement), je lui ai demandé ce qu'il signifiait. Une des couleurs servait à identifier les mots inconnus qu'elle cherchait dans le dictionnaire. J'ai trouvé ça super intéressant, alors je lui ai demandé de consulter ses notes de lecture. Mon plan était de créer, pour les sessions suivantes, un genre de glossaire destiné à tous mes élèves et d'intégrer dans mes consignes de lecture une explication de ces notions. Je m'imaginais que les termes qu'elle identifiait allait concerner des concepts philosophiques, mais j'avais complètement tort : à peu près tous les « mots compliqué » qu'elle devait chercher concernaient du vocabulaire non technique (mais moins usuel) comme faste, assujettir et pécuniaire. En réalisant cela, j'ai abandonné mon idée de glossaire : chercher la définition des mots inconnus sur internet est une stratégie plus efficace que de fouiller dans une liste (certainement incomplète) que j'aurais écrite.

On voit qu'une insistance sur les méthodes de prise de notes était carrément contre-productif pour Lysanne. Le cas de Coralie montre, quant à lui, l'importance de la connaissance du vocabulaire pour comprendre le sens d'un texte, mais aussi la difficulté (l'impossibilité?), pour un enseignant au collégial, d'anticiper et de fournir les connaissances préalables requises pour comprendre une lecture imposée.

#enseignement