Jordan Raymond

IA et effet Mathieu dans l'apprentissage

Je corrige actuellement des travaux finaux remis dans mon cours Stratégies d'étude et d'apprentissage1. C'est un cours particulier, en ce sens qu'il n'est pas considéré pour le calcul de la cote R des élèves et qu'il n'est pas requis pour l'obtention d'un DEC. En réalité, c'est une mesure d'aide facultative qui prend la forme d'un cours et qu'on offre aux élèves les plus vulnérables.2

J'ai construit mon cours de manière à favoriser le développement de routines par les élèves (prise de notes, planification, devoirs, etc.) et l'appropriation de leur projet éducatif (où l'on effectue ses travaux pour apprendre, pas seulement parce que l'enseignant le demande). Dans cette optique, les travaux à compléter dans ce cours sont des entrées dans un journal de pratique réflexif : les élèves doivent produire après chaque séance de cours une courte réflexion personnelle (quelques phrases) reliant les stratégies abordées en classe à leur propre situation. À la fin de la session, ils doivent aussi rédiger quelques réflexions un peu générales et substantielles; je leur demande de répondre à trois questions et de produire un total de 500 mots. L'exigence de performance est minimal : à toute fin pratique, la seule manière d'échouer ce cours est de ne pas rendre les travaux, alors qu'obtenir 100% nécessite de respecter les consignes et de remettre un travail final sans trop de fautes.

Malgré cela, j'ai reçu des travaux finaux (et des entrées de journal réflexif) manifestement rédigés par une intelligence artificielle. J'ai fait lire des textes tout au long de la session, et je sais pertinemment que certaines personnes me montraient leurs « notes de lecture » alors qu'elles n'avaient pas vraiment lu.3 Bref : dans le cadre d'un cours facultatif ne contribuant pas à l'obtention du diplôme où la réussite n'exige pas de performer, certains élèves trichent lorsque c'est possible.

Cela m'amène à considérer un des impacts de l'intelligence artificielle : elle va creuser le fossé entre les plus performants et les moins performants en accentuant l'effet Mathieu.4

Le monde scolaire n'a pas eu d'autres choix, évidemment, que de s'ajuster à l'avènement de ChatGPT (et des autres modèles de langage). Les enseignants et les institutions se sont concentrés sur l'évaluation : chez nous, le département de littérature oblige désormais la rédaction des dissertations en classe, et bien que mon propre département de philosophie ne s'impose pas cela dans ses règles, plus aucun enseignant ne permet leur rédaction à la maison (ce qui était la norme il y a quelques années). Ce n'est pas une surprise : si on veut préserver la validité des notes accordées, on doit s'assurer qu'elle reflète les capacités effectives de l'élève.

Cependant, l'évaluation des élèves consitue une partie seulement de la responsabilité des institutions d'enseignement (et des enseignants); je dirais d'ailleurs que c'est une responsabilité secondaire, une responsabilité concernant principalement le marché du travail; si c'est une responsabilité envers nos élèves, c'est principalement en tant qu'ils participent au marché du travail.5 Avant d'évaluer, on doit d'abord former, éduquer, développer le potentiel de nos élèves, et c'est le sens profond de l'éducation.

Or, comme j'en ai déjà parlé, les élèves ne peuvent pas apprendre sans faire eux-même le travail. Avec l'intelligence artificielle qui facilite grandement la tricherie en ce qui concerne le travail accompli sans surveillance, on se retrouve dans une situation où certaines personnes ne feront pas grand-chose permettant leur apprentissage ailleurs que dans un contexte où ils sont surveillés assez attentivement pour être forcés de le faire. Concrètement, cela signifie que pour certaines personnes, le seul temps pertinent sera celui passé dans la classe.

D'autres, évidemment, consacreront du temps de travail utile à leurs apprentissage alors qu'ils ne sont pas surveillés.

Je ne me fais pas d'illusion : cette distinction existait bien avant 2022. Néanmoins, en l'absence d'outils aisément accessibles qui rendent possible de simuler la maitrise de compétence, les élèves moins disciplinés devaient malgré tout investir au moins quelques efforts pour accomplir les devoirs demandés. Évidemment, le retour cognitif sur leur investissement de temps était bien moindre que celui obtenu par un élève sérieux et diligent. Malgré tout, il était réel, et les enseignants pouvaient compter là-dessus. Désormais, ce n'est plus possible.

On se retrouve donc avec des élèves qui tirent avantage du temps consacré à leurs études en classe et à la maison, et d'autres qui tirent avantage uniquement du temps passé en classe.

Plus on avance dans notre scolarité, plus on attend de la part des élèves d'accomplir du travail de manière autonome : cet impact n'apparait donc probablement pas avant quelques années, peut-être même pas vraiment avant l'école secondaire. Arrivés au cégep, celles et ceux qui ont déjà intégré ces habitudes pourront donc poursuivre leur apprentissage, mais les autres ont plus de peine : non seulement leurs connaissances et leurs compétences académiques sont inférieures, mais en plus, leurs habitudes de travail sont déficientes, ce qui nécessite aussi un apprentissage. Voici une illustration de ce que ça donne :

competence_par_scolarite

On peut peut présumer que les personnes les plus négativement affectées par cela seront celles qui sont déjà les plus fragilisées, notamment les enfants provenant d'un milieu familial moins favorable : pas de parents qui surveillent leurs enfants faire leurs devoirs à la maison, qui paient pour du tutorat, qui discutent de sujets plus académiques, etc. Le tout enclenche un cercle vicieux : une personne moins compétente a moins de plaisir à effectuer des travaux scolaires, a plus peur de l'échec et du jugement qui l'accompagne, donc est plus tenté par la tricherie même pour les situations où les bénéfices matériels sont virtuellement nuls (comme mon cours de Stratégies)...


Notes

Les images de ce billet ont été générées à l'aide de Claude Sonnet 5.5.

  1. Au cégep de Drummondville, on l'offre sous forme intensive durant 7½ semaines, ce qui explique pourquoi je reçois les travaux finaux au mois d'octobre.↩

  2. Concrètement, l'API ajoute le cours à l'horaire des élèves inscrits en Tremplin DEC qui arrivent au cégep avec une moyenne générale au secondaire assez faible (inférieure à 70%, si ma mémoire est bonne) et à ceux qui complètent actuellement à l'école des adultes certains cours nécessaires à l'obtention d'un diplôme d'étude secondaire. Le cours n'étant pas obligatoire, ils peuvent demander de le retirer. Depuis cet automne, on peut aussi offrir ce cours aux élèves inscrits dans d'autres programmes et qui ont échoué plusieurs cours lors de leur dernière session collégiale, mais tous nos élèves actuels sont en Tremplin DEC.

    Tous les élèves inscrits en Tremplin DEC peuvent s'inscrire à ce cours, et certains en font la demande même si leurs notes ne sont pas particulièrement faibles. La réalité est que bien que certaines personnes inscrites sont relativement performantes d'un point de vue scolaire, la proportion d'élèves en difficulté dans ces groupes est très élevée.↩

  3. Le cas le plus loufoque est celui d'un trio d'amis qui affirmait avoir lu le mauvais texte... en me montrant la lecture effectuée (puis trvaillées en classe) la semaine précédente. J'étais censé croire qu'ils avaient relu et ré-annoté le même texte sans jamais réaliser leur erreur.↩

  4. Citation : « lors d'un processus d'apprentissage (lecture, développement de compétences), les meilleurs tendent à accroître leur avance, tandis que les moins bons accentuent leur retard. »↩

  5. Je reviendrai un jour sur les deux rôles du système d'éducation : développer les capacités des élèves et trier les élèves selon leurs capacités; l'évaluation débouchant sur une note participe de ce second rôle. Bien que je croie que ce soit une responsabilité socialement importante, je crois que ça n'a pas grand-chose à voir avec les objectifs pédagogiques, libéraux et humanistes de toute bonne éducation↩