La responsabilité et l'expertise enseignante
Je viens de lire un billet de Paul Kirschner à propos de l'expertise enseignante. Il souligne que l'enseignant expert se distingue de l'enseignant expérimenté ou simplement par sa capacité à jongler avec toute une série d'informations pour s'adapter :
Teachers don’t just present content. They monitor attention, interpret responses, check for understanding, decide whether to reteach or move on, manage behaviour, select examples, adjust explanations, ask questions, and give feedback. And they’re doing all this in real time, often with twenty or thirty pupils who differ in prior knowledge, motivation, confidence, first-language and need. [...] None of this is random. It’s guided by knowledge, experience, and mental models that have been built over time. From the outside, it can look like instinct (e.g., born to be a teacher) but it’s not! It’s highly developed professional judgment.
Pour développer cette expertise, il propose cinq éléments « faciles » (les guillemets sont de lui) sur lesquels on peut travailler. L'un d'eux est la réflexion structurée et pointue à propos de sa pratique : « que s'est-il passé, pourquoi cela s'est passé, que doit-on modifier ou raffiné à l'avenir et comment s'y prendre pour le faire? »
Je suis d'accord avec Kirschner sur la nature de l'expertise enseignante et sur l'importance de l'auto-réflexion pour favoriser son développement. Mon but, ici, n'est pas de remettre cela en doute, mais de souligner qu'il y a un prix personnel à payer dans ce développement.
Ce sur quoi on a du pouvoir et ce sur quoi on n'en a pas
Les stoïciens soulignent que pour être heureux, il faut distinguer les choses sur lesquelles on a du pouvoir de celles sur lesquelles on n'en a pas, puis agir sur les premières et accepter sereinement les secondes. La prière de la sérénité récitée par les alcooliques anonymes synthétise très bien cela :
Mon Dieu, donne-moi
la SÉRÉNITÉ d’accepter les choses que je ne puis changer,
le COURAGE de changer les changer les choses que je peux,
et la SAGESSE d’en connaître la différence.
L'enseignant a du contrôle sur ce qu'elle fait : comment il se comporte, comment il structure son cours, comment il réagit aux questions, comment il construit les activités et les devoirs, etc. Il va de soi que tout cela a un impact sur les comportements des élèves et leur apprentissage : c'est en ce sens qu'on peut véritablement parler d'une expertise.
Mais malgré tout, les actions posées par les élèves ne sont pas du ressort de l'enseignant. À un certain moment, la responsabilité de l'apprentissage doit reposer sur les élèves; à tout le moins, elle ne peut pas reposer entièrement sur les épaules de l'enseignant. On dirait la même chose à propos des performances d'un athlète qui sont manifestement influencées par l'expertise de son entraineur, mais sans pouvoir lui être entièrement attribuée.
L'évidence de cette idée est parfaitement claire lorsqu'on considère les élèves les plus performants : il serait franchement étrange qu'un enseignant s'approprie tout le mérite de leurs accomplissements. Au contraire, ce dernier doit reconnaitre que l'élève performant a bénéficié de bien des éléments qui n'ont rien à voir avec lui, allant de sa génétique, à son éducation préalable et aux conditions sociales plus larges dans lequel il évolue; surtout, il doit aussi accepter que tous cela serait demeuré sans effet si l'élève n'avait pas investi d'efforts. Un enseignant qui insisterait que l'élève a mis des efforts uniquement grâce à son propre travail d'organisation du cours serait, il me semble, un peu odieux. Rien de tout cela ne cherche à contester la réelle valeur de l'expertise enseignante. Il faut seulement reconnaitre que chaque individu a une part de pouvoir et de contrôle sur sa propre existence.1
Les enseignants dévoués à leurs élèves ne tombent pas dans ce panneau, mais il est facile de tomber dans son pendant opposé : s'attribuer excessivement la responsabilité des échecs de leurs élèves. Malheureusement, il n'y a pas de limite objectivement claire et nette entre ce qui est excessif et ce qui est raisonnable. La réflexion sur ses pratiques enseignantes permet toujours de repérer une chose qu'on pourrait faire différemment, une routine qu'on pourrait améliorer, une activité qu'on pourrait réviser, etc. L'excellent enseignant voulant développer son expertise ne s'assied pas facilement sur ses lauriers et ne rejette pas aisément la responsabilité sur ses élèves. En un sens, il a parfaitement raison : on peut soi-même toujours faire mieux et expliquer les difficultés par les faiblesses des élèves revient à refuser d'assumer ses propres responsabilités.
Ma petite anecdote
En tant qu'enseignant, comment distinguer ce sur quoi j'ai raisonnablement du pouvoir et ce que je dois raisonnablement accepter? Personnellement, j'ai beaucoup de difficulté à faire la part des choses. Je dis un peu à la blague que je fais une petite dépression existentielle à chaque période de correction, mais il y a un fond de vérité. C'est à ce moment que je constate de manière très concrète les résultats de mes efforts.
Mes cours collégiaux (donc destinés à des élèves d'environ 18 ans), par exemple, sont structurés autour des cercles de lecture philosophiques. Je prépare mes élèves à la lecture en modelant le travail à faire. Pour les aider, j'ai enregistré une vidéo et je rédige une courte présentation des textes à lire où j'identifie notamment une poignée éléments auquel ils doivent porter une attention particulière lors de leur lecture. Lors de la séance de cours en classe, je présente d'abord explicitement quelques informations servant à comprendre le texte, puis présewte des exercices où ils doivent, en équipe, repasser sur le texte afin de reformuler, en leurs propres mots, les idées centrales; je modèle au tableau ce qu'ils doivent faire, les laisse travailler, puis nous revenons ensuite en plénière afin que je puisse clarifier, préciser ou corriger les réponses qu'ils fournissent. Après la séance de cours, ils doivent aussi rédiger un court texte où ils proposent un lien entre un élément du texte philosophique et une réflexion personnelle.
Afin d'encourager l'engagement dans les diverses activités du cours, j'accorde 10% de la note finale pour prendre des notes de lecture à la maison, effectuer les exercices en équipe en classe et rédiger le texte réflexif. Les points sont accordés dès que le travail est fait avec un minimum de sérieux. Bien que je ne propose habituellement pas de rétroaction individuelle par-delà mes interactions en classe lors du travail d'équipe et du retour en plénière (cela prendrait beaucoup trop de temps), je fais ponctuellement des commentaires audio à propos des textes réflexifs : tôt dans la session, un commentaire à chacun; sinon au cas par cas s'il y a des erreurs de compréhension grave à corriger. Ça revient à un peu moins de 1% par semaine. Pour les élèves qui n'ont pas tout complété (notamment à cause d'une absence, mais peu importe la raison), je permets de compléter le travail et de me le rendre avant la séance suivante.
En outre, je compose les équipes en classe afin de m'assurer qu'il n'y ait pas plus qu'une personne n'ayant pas fait la lecture dans une équipe de quatre : on crée une petiter pression sociale à effectuer la lecture et on évite de démotiver les élèves qui la font. Dans l'éventualité où trop de personnes n'auraient pas fait la lecture, je forme des équipes composées uniquement de gens l'ayant faite ou ne l'ayant pas faite. Cela n'arrive pratiquement jamais, et cela plusieurs années que je n'ai pas eu besoin d'invoquer cette solution.
Pour soutenir mes élèves dans leur étude, je crée un court questionnaire autoévalué (utilisant la plateforme Microsoft Forms) portant sur la matière abordée la semaine précédente. J'affiche un code QR au projecteur et rend le lien disponible sur notre plateforme d'enseignement (Omnivox); ils doivent compléter cela pendant que je vérifie les notes de lecture, ce qui prend une dizaine de minutes. Le questionnaire est construit de manière à encourager la mémorisation : la question est posée et ils doivent formuler la réponse avant de cliquer pour voir le corrigé. En outre, chaque questionnaire commence avec la consignes de procéder exactement ainsi afin de maximiser son efficacité.
En ce qui concerne les évaluations sommatives que je corrige, je donne des informations explicites sur leur nature, la manière avec laquelle je les corrige et des activités pour s'y préparer. L'examen de connaissance exige de l'étude (aucune documentation n'est permise et les réponses doivent être rédigées en au plus 2-3 phrases), mais demeure à mon avis assez facile : 6 des 10 questions étaient textuellement reprises de questionnaires; 3 autres se répondaient par des informations données textuellement dans les questionnaires; une seule faisait référence à des notions abordées explicitement dans les questionnaires, mais où la réponse ne s'y retrouvait pas explicitement.
En ce qui concerne la dissertation, je fournis un exemple de texte, des consignes explicites, la grille de correction et un canevas très pointu pour soutenir les plus anxieux et les plus confus; ils s'approprient tout cela à travers des activités en classe durant environ 2h. Je fournis aussi une série d'exercices pour se préparer à la rédaction (incluant de faire une liste de citations et de rédiger des paragraphes pour se pratiquer) et consacre un cours entier à tout cela. Évidemment, je suis présent durant tout ce temps pour les accompagner, répondre à leurs questions et leur offrir de la rétroaction à ce sujet. Je suis aussi joignable en dehors des heures de cours, je réponds rapidement à mes courriels et suis flexible pour rencontrer mes élèves en personne ou par vidéoconférence.
Tout cela pour dire que j'investis des efforts conscients et réfléchis pour créer des conditions favorisant l'apprentissage : je modèle, j'enseigne explicitement, je crée des activités où ils s'exercent, j'offre de la rétroaction aussi immédiate que possible, j'évalue ce qui est enseigné, etc. Mes consignes sont présentées de manière à limiter la surcharge cognitive et à faire surgir les questionnements alors que je suis immédiatement disponible pour y répondre; je ne présume pas qu'ils comprennent déjà ce qui est attendu d'eux ni qu'ils se l'approprient de manière autonome à la maison. Je m'assure d'accorder du temps de classe pour la préparation aux évaluations que je structure de manière à en maximiser l'efficacité.
Est-ce que je pourrais faire mieux? Certes, on peut toujours faire mieux; mais il me semble clair que j'ai pris au sérieux ma responsabilité d'erxpert « de changer les choses que je peux » en me basant sur des informations à propos de ce qui favorise l'apprentissage.
Autrement, il faudrait aussi souligner que l'expertise d'un enseignant elle-même n'est pas due à son propre travail, mais à celui des gens ayant contribué à son développement, et ainsi de suite à l'infini. Je laisse le débat métaphysique sur la nature du libre-arbitre de côté et adopte une posture pragmatique.↩