Corriger les travaux de nos élèves
Une leçon que j'ai apprise à la dure au début de ma carrière : il est extrêmement facile de s'imposer 10 heures (ou plus!) de correction par semaine sans pour autant avoir d'impact réel sur l'apprentissage des élèves.
Le calcul mathématique des heures requises est facile à faire sur le coin d'une table. Une personne enseignant la philosophie à temps plein au cégep a entre 100 et 150 élèves par session (selon le cours enseigné). On propose un exercice qui prend 5 ou 6 minutes à corriger, et pouf! On en a pour 10h.
L'impact limité d'un tel exercice sur l'apprentissage des élèves nécessite un peu plus d'explications.
D'abord, soyons clair : il n'y a aucun doute que la rétroaction est essentielle. On apprend en suivant cette boucle : (1) d'abord, on essaie; (2) ensuite, on reçoit des commentaires pour identifier nos réussites et nos erreurs; (3) finalement, on réessaie en considérant les commentaires (ce qui boucle la boucle et nous ramène à l'étape (1). Corriger le travail des élèves et leur rendre semble donc une façon toute naturelle de remplir cette deuxième condition.
Pourtant, je pense que c'est une façon de faire profondément inefficiente.
La boucle de rétroaction idéale est rapide, sans quoi on oublie comment on a agi en 1 et le sens des commentaires en 2, ce qui limite l'impact sur 3. Dans le cadre scolaire, les élèves recevront les commentaires de leur enseignant au mieux quelques jours plus tard, et probablement pas avant la semaine suivante. Dans tous les cas, bien du temps aura passé depuis leur tentative initiale. L'utilité de la rétroaction reçue est donc affaiblie.
Tirer avantage des commentaires nécessite aussi une nouvelle tentative les prenant en considération. Cela nécessite que les élèves prennent le temps de les comprendre, de réessayer... et idéalement de recevoir une nouvelle rétroaction pour s'assurer d'avoir bien intégré la leçon. Ce genre de répétition n'est pas une structure habituelle au cégep, où on a plutôt tendance à avancer dans la matière plutôt qu'à repasser dessus. Ici encore, l'utilité de la rétroaction est affaiblie.
Autre souci : il faut s'interroger sur la valeur des commentaires qu'on peut transmettre de manière asynchrone en investissant 5 ou 6 minutes par élève. Une conversation de cette durée permet de brièvement questionner l'élève afin de mieux identifier la source de ses difficultés. Des commentaires laissés sur une feuille (ou enregistrés sous un format audio ou vidéo) doivent nécessairement se limiter au travail remis, donc à produire une rétraction moins dont l'utilité est affaiblie.
On se retrouve dans une situation où l'enseignant animé des meilleures intentions s'impose une charge de correction importante, mais profondément inefficiente en ce qui concerne l'apprentissage de ses élèves. Je me rappelle d'une collègue en littérature qui prenait le temps d'écrire de longs commentaires sur les dissertations de ses élèves... jusqu'à ce que son conjoint de l'époque lui avoue qu'il ne les aurait jamais lus s'il avait été dans sa classe.
Le problème n'est pas limité au cas arbitraire que j'ai proposé ici. C'est plutôt inhérent à la nature de la tâche elle-même. Réduire le temps de correction (disons à 1 minute!) limite la charge de travail, mais aussi la valeur de la rétroaction. À l'inverse, augmenter le temps de correction (disons à 15, même 20 minutes) augmente aussi la qualité de la rétroaction transmise, mais si cela signifie que la boucle devient plus longue, je ne suis pas convaincu qu'on y gagne vraiment. Dans tous les cas, il faut aussi s'assurer que les élèves comprennent et intègre les commentaires qu'on leur adresse, ce qui nécessite probablement d'y consacrer du temps de classe (et idéalement une autre ronde de rétroaction, ce qui nous ramène au problème original).
Avec les années, j'en suis venu à la conclusion que la rétroaction asynchrone est une bien mauvaise manière de favoriser l'apprentissage de mes élèves. C'est une tâche qu'on doit exécuter, mais qui sert à remplir notre responsabilité d'évaluer, soit de déterminer si l'élève a atteint les objectifs (et de justifier le niveau d'atteinte qu'on reconnait), pas de notre responsabilité de faire apprendre. Je pense qu'elle peut aussi servir à prouver de manière tangible à nos élèves qu'on s'investit dans leur réussite et qu'on est disponible pour eux.
Pour faire apprendre, notre temps est mieux investi ailleurs.