Agit sur l'individu, mesure l'aggrégat
Il y a une tension dans le travail de l'enseignant : on doit agir envers nos élèves en les considérant comme des individus uniques, mais on doit évaluer notre efficacité en les considérant de manière impersonnellement statistique.
Chaque élève est unique
Je crois que l'intérêt fondamental de l'état d'esprit de croissance popularisé par Carol Dweck (le growth mindset) concerne d'abord et avant tout les enseignants : pour être efficace, ils doivent sincèrement croire en leur capacité d'aider leurs élèves (donc avoir un état d'esprit de croissance envers eux-mêmes) et croire sincèrement en la capacité de leurs élèves de s'améliorer (donc adopter un état d'esprit de croissance envers eux). Je pense aussi que les élèves doivent adopter un tel état d'esprit pour eux-mêmes, mais je doute de l'efficacité des interventions scolaires servant directement à le développer.
Avoir la sincère conviction que chacun de nos élèves peut apprendre et réussir s'il investit des efforts pour accomplir des tâches pertinentes (qu'on a adoptées ou développées avec soins) signifie, nécessairement, de considérer que l'on peut aider un élève peu importe les défis auxquels il fait actuellement face. Cela est donc absolument incompatible avec l'idée de considérer ses chances de succès à la lumière des indicateurs passés, que ce soit sa provenance socio-économique, ses résultats antérieurs et même les actions et décisions jusqu'à ce jour : s'il n'est jamais trop tard pour bien faire et que chacun peu s'améliorer s'il reçoit l'aide appropriée, tout cela est sans intérêt. C'est même contre-productif, en ce sens que de garder en tête ces informations risque de réduire le soutien qu'on offre à l'élève, même inconsciemment, et donc de réduire ses chances de réussir.
L'attitude mentale qu'on doit adopter en tant qu'enseignant est de résolument faire tout notre possible à chaque élève, se disant chaque fois que c'est notre intervention qui fait toute la différence.1
L'efficacité est statistique
Pour déterminer si notre travail est efficace du point de vue des apprentissages, il faut se demander si nos élèves apprennent mieux grâce à nous que s'ils avaient eu accès à un enseignant statistiquement moyen; autrement dit, on doit évaluer si on fait mieux que la moyenne. Pour mesurer cela, il faudrait faire passer un test de compétence au début de notre enseignement et un autre à la fin, puis comparer la progression de nos élèves à la progression moyenne des élèves placés dans le même cours. Malheureusement, ce n'est pas vraiment possible de faire cela pour la grande majorité des cours, alors on doit se rabattre sur l'évaluation des moyens qu'on met en place (en se fiant par exemple aux informations tirées de Visible Learning ou du site du EEF).
Concrètement, cela signifie qu'on fait abstraction de l'impact qu'on peut avoir sur certains individus pour considérer, dans l'ensemble, le progrès de tous les élèves auxquels on a enseigné (ou, du moins, le progrès qu'on peut espérer avoir sur nos élèves pris dans leur ensemble en mettant en place certaines pratiques).2 Cela signifie qu'en tant qu'enseignant, je ne peux pas mesurer mon efficacité en me concentrant sur la réussite de tel élève ou l'échec de tel autre : je dois considérer l'ensemble de mes classes et mesurer l'impact moyen.
Les deux attitudes opposées de l'enseignement
Cela signifie donc que l'enseignant doit être en mesure de passer d'une attitude à l'autre sans perdre le nord. Lorsqu'il interagit concrètement avec ses élèves et met en œvre sa pédagogie, il doit considérer chaque individu comme unique, potentiellement libre des influences de son contexte socio-économique et capable de se réinventer à chaque instant. Il agit auprès de chacun comme s'ils pouvaient tous, grâce à son soutien, améliorer substantiellement leurs performances. Il doit avoir des attentes élevées pour tous ses élèves, ne pas se satisfaire de demi-mesures et leur offrir tout ce qui est raisonnablement en son pouvoir pour leur permettre de réaliser leur plein potentiel.
Lorsqu'il évalue son impact, par contre, il doit faire abstraction de ces individus et reconnaitre que la valeur de ses propres intervention doit être contextualisée dans l'ensemble des autres facteurs de réussite des élèves. Il doit reconnaitre qu'une augmentation de quelques points de pourcentages du groupe est un grand succès et éviter d'attribuer trop d'importance aux cas isolés de celles et ceux qui s'améliorent grandement et de ceux qui régressent sur la base qu'ils sont, par définition, des exceptions.
Conclusion
Je le dis simplement en guise de conclusion : accomplir tout cela est très difficile.
Notes
Quand je dis résolument faire tout notre possible, je ne veux pas dire d'aller au-delà de ce qui est raisonnable d'attendre d'un enseignant dans les conditions où il se trouve : on ne peut par exemple pas attendre un soutient individualisé pour chaque élève dans une classe de 30 personnes. Je ne veux pas non plus dire que chaque élève doit recevoir exactement le même genre d'intervention : au contraire, chaque personne doit recevoir l'aide pertinente pour sa situation. Mon propos est plus limité : on doit considérer que chaque élève mérite la meilleure version de nous-même et agir en conséquence.
Je parlerai probablement un jour de la difficulté de maintenir cette attitude et des dangers de la fatigue de compassion, chose avec laquelle j'ai certainement de la difficulté.↩
Je reviendrai sans doute sur la hauteur de cet effet et leur observation concrète au quotidien : malheureusement, un grand succès ne se perçoit pas nécessairement comme tel.
À titre d'exemple fictif, imaginez être un médecin avec 100 patients attein d'une maladie qui tuera 50 d'entre eux. Supposez qu'on développe un médicament permettant de réduire la mortalité de moitié. Fort de cette information, vous prescrivez le médicament, et tel que promis, 25 personnes meurent de la maladie. Objectivement et statistiquement, c'est un retentissant succès; concrètement et subjectivement, en tant que médecin traitant, vous voyez mourir 25 personnes que vous avez traitées au mieux de vos capacités.
J'ai utilisé dans cet exemple des impacts très gros (50%!) et des résultats très visibles (la vie ou la mort!) pour simplifier mon explication. La réalité de l'enseignement est tout autre : les impacts sont bien moins gros (probablement de l'ordre de quelques points de pourcentage) et les résultats bien moins visibles↩